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« La lutte contre la corruption est avant tout une affaire de management »

« La lutte contre la corruption est avant tout une affaire de management »

Kamel Ayadi, expert en stratégies et politiques de prévention de la corruption

La corruption a un impact très négatif sur l’image de la Tunisie et son économie d’autant plus que ce phénomène peut coûter beaucoup à la communauté nationale. Qu’en pensez-vous ?

Effectivement, la présence du phénomène de la corruption donne une très mauvaise image du pays et ses conséquences sur l’économie sont multiples. Il réduit en particulier sa capacité à attirer les capitaux en général et les investissements directs étrangers en particulier. Parmi les critères qui motivent le choix des investisseurs étrangers qui s’installent pour la première fois dans un pays, figure en seconde position celui du règne de l’autorité de la loi et de la transparence, juste après le critère de la proximité aux marchés, et avant les autres critères en rapport avec la présence des ressources humaines adéquates et la question des infrastructures.

Ceci dit, et s’agissant du présent contexte, je ne crois pas que la désaffection de l’investissement étranger s’explique par le niveau de la corruption qui sévit dans notre pays, car il y a d’autres facteurs bien plus importants, en particulier l’incapacité avérée des gouvernements issus des élections du 23 octobre à gérer les affaires du pays, l’absence de visibilité au niveau politique et les craintes justifiées de nos partenaires quant à la capacité de la Tunisie à réussir la transition démocratique, en plus des problèmes d’ordre sécuritaire.

Pour ce qui est de la corruption, la Tunisie n’est pas encore considérée, à mon avis, au vu de ses classements dans les rapports internationaux, comme un pays où la corruption est endémique. Si l’on s’en tient uniquement à ces classements dans l’évaluation du niveau de la corruption, la Tunisie reste encore relativement bien classée comparée aux pays voisins, ainsi que par rapport à l’ensemble des pays arabes, de même que par rapport aux pays émergents, bien que notre pays ait perdu beaucoup des points depuis 2010. Cependant, le plus important à mon avis n’est pas uniquement d’évaluer le niveau de la corruption à l’aune de ces classements. Le plus important, restera notre propre perception et notre observation, nous autres Tunisiens, de l’évolution de ce phénomène à la lumière de l’analyse des comportements et des attitudes de l’élite politique, de l’individualisme et du népotisme qui sévissent ainsi que des phénomènes nouveaux qui sont apparus après la révolution tels que les cartels de la contrebande et l’enrichissement illicite qu’ils génèrent, ou aussi le financement des partis politiques, et les associations qui leur sont inféodées qui peuvent représenter des entités de blanchiment de l’argent politique, etc.

Je crois que nous sommes à la croisée des chemins et l’avenir du combat contre la corruption va se jouer pendant les trois prochaines années. Soit que la Tunisie va emboiter le pas aux pays qui ont connu des changements sociopolitiques majeurs qui se sont soldés par la maîtrise de ce fléau, soit qu’elle prendra le chemin des pays qui ont connu des révolutions ayant permis l’accès à la démocratie et la liberté d’expression, mais qui ont vu le phénomène de la corruption augmenter continuellement.

Personnellement, je n’attends pas beaucoup de ce qui reste de la présente transition, même si les décideurs au pouvoir ont tendance à multiplier les déclarations et les lois contre la corruption. La loi est inopérante lorsqu’elle est promulguée dans un climat de méfiance et d’absence de confiance. C’est la prochaine transition qui sera déterminante.

Si on rate les prochaines élections, le combat contre la corruption sera perdu à jamais. Si la corruption s’installe à des niveaux élevés, il sera difficile de la faire baisser plus tard, car elle se transformera en situations de rentes partagées, en cartels puissants difficiles à extirper.

D’après vous peut-on expliquer l’augmentation du niveau de la corruption par des faillites juridiques ou de l’inefficacité des institutions publiques qui sont perçues comme des facteurs négatifs?

Je ne crois pas que l’on peut expliquer l’augmentation du niveau de la perception de la corruption uniquement par un déficit au niveau réglementaire, bien qu’il reste encore des choses à faire à ce niveau. La loi est nécessaire, sans aucun doute, pour juguler ce phénomène. Il ne faut pas non plus tomber dans le piège de penser qu’il suffit de légiférer pour créer un monde exemplaire. Si ça ne tenait qu’à la loi, il aurait été très facile de trouver les solutions à ce fléau, car dans ce cas, il suffirait d’adopter les systèmes réglementaires des pays qui ont réussi à contenir ce phénomène. La réalité est beaucoup plus complexe pour être résolue par une simple loi. Je crois que c’est l’erreur faite par les personnalités qui ont le plus exercé d’influence sur la scène politique. La transition politique a été fortement dominée pendant les trois dernières années par des juristes. Ils ont naturellement fait prévaloir leur vision et leur conception de la transition.

Alors comment se conçoit une politique de lutte contre la corruption ?

Une politique de lutte contre la corruption doit être basée sur deux piliers fondamentaux, en plus de la consécration d’un certain nombre de principes. Le premier pilier est celui de la diffusion de la culture de l’éthique et de l’intégrité à travers les politiques de formalisation des approches éthiques dans le management des entreprises, des institutions et établissements publics. Le second pilier est celui de la conformité. C’est-à-dire la conformité par rapport à des règles et des lois conçues dans l’objectif de la lutte contre ce fléau. Le droit sans éthique serait vain. On ne peut pas créer un monde parfait uniquement en agissant sur le levier de réglementation.

Pour ce qui est des principes, on peut citer le principe de non-impunité, l’égalité, l’Etat de droit et la solidarité. La pratique doit être conforme aux principes. Je constate personnellement que les décideurs sont en train d’agir à travers le levier du droit et de la loi pour appréhender la question de la lutte contre la corruption.

Quel est le maillon qui manque donc, et dans quel domaine y a-t-il encore des faiblesses ?

A mon avis on n’a pas suffisamment responsabilisé l’entreprise pour juguler le phénomène de la corruption. S’il y a un domaine où la lutte contre la corruption a bien réalisé des avancées remarquables au niveau international, c’est bien celui de l’entreprise et le secteur des affaires en général. Il y a de nos jours de bonnes pratiques reconnues internationalement pour réduire la corruption. Ces pratiques qui se traduisent par des mécanismes intégrés dans le management des entreprises peuvent donner des résultats. Je suis en train de contribuer actuellement avec l’Organisation Internationale de la Normalisation au Développement d’une norme ISO contre la corruption.

Cette norme sera prête dans moins de deux ans. Elle permettra aux entreprises de se faire certifier par des établissements de certification indépendants après avoir intégré les mécanismes de prévention de la corruption et de la consécration des principes de la transparence. La tendance vers la lutte contre la corruption est de nos jours une affaire de management avant tout. Nous travaillons depuis au moins cinq années au sein de notre organisation sur ces questions et nous avons réussi à faire avancer l’expertise au niveau de la lutte contre la corruption. C’est notre organisation qui a été en grande partie à l’origine de cette évolution vers la normalisation de la question de la lutte contre la corruption.

La démarche que nous proposons permet aux entreprises de prendre en charge les nouvelles exigences de transparence d’intégrité et de lutte contre la corruption par des mécanismes intégrés dans le management et qui sont recueillis à partir des meilleures pratiques internationales. Il s’agit d’une démarche pragmatique, similaire aux approches qualité, qui pourrait être couronnée par une certification Anti-corruption. L’entreprise tunisienne fait face de nos jours à de nouvelles exigences de transparence exprimées à la fois par l’opinion publique, les bailleurs de fonds, les partenaires économiques étrangers et la société civile. Le défi auquel l’entreprise devra faire face pendant les dix prochaines années sera, par excellence, celui de la gestion de l’intégrité et de la transparence.

Selon vous, l’entreprise tunisienne est-elle préparée aujourd’hui pour réussir cette évolution ?

L’entreprise tunisienne a capitalisé des expériences assez significatives au niveau managérial et est à même de réussir cette évolution pour peu qu’elle soit motivée à le faire. Malheureusement, la lutte contre la corruption à travers le levier du management ne semble pas faire partie des priorités du gouvernement, pourtant, il est facile de prendre les mesures nécessaires pour responsabiliser les dirigeants des entreprises et les rendre redevables de résultats dans ce domaine .La seule démarche qui pourrait être interprétée comme une avancée dans ce sens a été entreprise il y a 18 mois avec une circulaire du chef du gouvernement qui demande aux entreprises de créer des cellules de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption. Malheureusement, il n’y a pas eu de suivi et ces cellules n’ont aucune effectivité. Il faut dire aussi que la démarche n’était pas suffisamment étudiée, même si l’initiative peut être louable. Ces cellules ont été créées en dehors des volontés des gestionnaires des entreprises, or c’est le contraire qu’il fallait. La politique de lutte contre la corruption doit commencer par l’engagement du top management. Un engagement sincère, solennel qui soit consacrée par un arsenal de mesures et des mécanismes.

La Tunisie, classée récemment, à la 77e place sur 177 pays dans le cadre du classement élaboré par l’ONG de lutte contre la corruption Transparency international, demeure toujours parmi les pays les plus corrompus. Est-ce le résultat de l’absence de la volonté politique de lutter contre ce phénomène, ou plus grave encore, confirme-t-il que la corruption, grande ou petite, est un instrument du pouvoir dans notre pays?

Dans les stratégies de lutte contre la corruption ce qui compte le plus c’est la volonté politique, même si le combat contre ce fléau requiert la conjonction des efforts de tous. Le sujet de la corruption se prête beaucoup à l’instrumentalisation politique.

Il n’ y a pas une formation politique, en Tunisie ou ailleurs qui ne va pas afficher sa volonté de combattre ce fléau. Il est vrai que la Tunisie a perdu 18 points dans le classement dans le rapport de Transparence International relatif à la perception de la transparence et de la corruption, ce recul traduit l’augmentation du niveau de la corruption dans la perception collective. L’indice de la perception de la corruption n’est pas basé sur des données empiriques. Il est basé sur la perception. La perception finit par restituer la réalité, mais elle a aussi des côtés trompeurs.

Source : La Presse

Auteur : Najoua HIZAOUI

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